15/06/04
Une consécration méritée
Né le 22 juillet 1916 à Sidi Bel Abbès, Marcel
Cerdan débute la boxe sous les recommandations de son
père, organisateur de réunions amateurs, à
Casablanca.
Il gravit aisément toutes les difficultés jusqu'au titre
national des welters décroché en février 1938
devant Omar Kouidri. Cerdan conquiert ensuite le tout Paris.
Garçon charmant, désarmant de sensibilité, il se
mute en fauve sur le ring. L'organisateur Jeff Dickson pense lui faire
défier Henry Armstrong pour le titre mondial, mais la guerre
empêchera ce choc. Mobilisé, Cerdan laisse les gants pour
l'uniforme.
La
guerre finie, Marcel reprend le cour de ses succès, il se pare
de la ceinture nationale des moyens en novembre 1945 puis, à
l'âge de 30 ans, il part à la conquête des
Etats-Unis. Comme ses prédécesseurs Carpentier et Criqui, il doit d'abord faire ses preuves.
Des victoires sur Georgie Abrams en 1946, Harold Green, Billy Walker et
Anton Raadik en 1947 lui ouvrent les portes d'un championnat du monde,
l'occasion d'une victoire légendaire sur Tony Zale stoppé
au douzième round le 21septembre 1948.
Une douloureuse séparation
Si ce jour de gloire consacre avant tout le travail de Marcel, il
honore aussi celui de son manager : Lucien Roupp, l'homme qui a fait de
Cerdan un boxeur. Pourtant, contre toute attente, Cerdan se
sépare du vieux Lucien. Celui-ci connaît Marcel mieux
qu'un fils, mais sous l'influence de Piaf et d'autres personnes, il
était devenu l'empêcheur de tourner en round.
La situation est extrêmement confuse, Roupp est accusé de
malversations financières ou encore d'avoir tenté
d'empoisonner son poulain lors de son combat contre Raadick...
Ecœuré, il ne chercha même pas à se
défendre. Cerdan lui offre un règlement à
l'amiable pour le rachat de son contrat et choisi Jo Longman, un homme
d'affaire avisé fondateur du "club des cinq", comme nouveau
fondé de pouvoir.
Ce sera le "Taureau du Bronx"
De l'autre coté de l'Atlantique, on s'active pour trouver un
challenger. Après l'annonce du retrait des rings de Zale, Steve
Belloise est pressenti, on pense aussi à Graziano ou à
Ray Robinson, mais finalement le choix se porte sur Jake La Motta, le
taureau du Bronx, seulement classé dixième mondial par le
magazine "The Ring".
Né
le 10 juillet 1921 dans le Bronx, Giacobe La Motta est un boxeur
violent d'une endurance surhumaine, ses épaules et son torse de
poids lourds imposent le respect. Son tempérament de feu en font
un ouragan. "Je suis populaire car je n'ai pas peur de mourir sur un
ring, ni de tuer !" aime-t-il à dire.
Si ses propos glacent, ce visage cabossé se révèle
un fin homme d'affaires. Sans manager, il organise ses combats avec son
frère Joey . N'étant jamais allé au sol, il fut le
premier boxeur à battre Ray Robinson en février 1943 et
livra quatre luttes mémorables au rugueux Fritzie Zivic, en
remportant trois.
Refusant de se coucher devant Tony Janiro pour 100.000 dollars, La
Motta accepta un "deal" avec la pègre pour truquer son
opposition devant Billy Fox, un mi lourd noir invaincu. Palermo lui
promit alors le combat pour le titre.
Une préparation exemplaire
Comme pour la préparation de Zale, Cerdan s'installe à
Loch Sheldrake. En plus de l'Indien Red Arrow, il profite pour la
première fois du concours de sparrings français tel son
ancienne victime Jean Walzack. Cerdan ménage sa main droite,
précisant aux journalistes inquiets : "Ne vous en faites pas, je
la réserve pour La Motta !"
Pour éviter les méfaits des bookmakers, le
président de la commission du Michigan, ne rendra public le nom
de l'arbitre et des juges qu'au dernier moment.
La
Motta connaît des problèmes de poids. Il ne se nourrit
plus depuis quelques jours. Sur la bascule de l'Olympia Stadium, il
fait pourtant la limite : (72,347 contre 71,667 kilos pour le
français).
Mais un autre incident va perturber l'affiche. Il pleut ! Le match doit
se dérouler le soir en plein air au Briggs Stadium. A 18 heures
la décision tombe : la réunion est repoussée au
lendemain. Cerdan est furieux d'avoir usé autant d'influx. Une
nouvelle bataille s'engage entre les deux clans : si le combat est
renvoyé, une nouvelle pesée est demandée par le
clan français. Les américains pestent !
Un calvaire en 9 rounds
Le lendemain, le temps n'est pas des plus rassurant. Marcel et ses
hommes arrivent tôt au Stadium. La préparation n'est pas
encore lancée, le combat n'est prévu que dans trois
heures, lorsque se produit un nouvel incident : les organisateurs
décident d' avancer le combat par crainte de pluie !
Le
championnat doit se dérouler immédiatement ! Mauvaise
nouvelle pour Cerdan qui affectionne un long échauffement. C'est
"à froid" qu'il monte sur le ring trois quart d'heure plus tard.
Hélas pour le français, la chance qui ne l'avait jamais
laissé tomber, le trahit : dès le premier round, le
"taureau du Bronx" part au sprint et touche le champion au visage puis
au foie.
Sur une ruade furieuse, Cerdan glisse lourdement au sol. Vexé,
il réplique et lance un swing du gauche mais ressent une
gêne. Il souffre d'une distension des ligaments de
l'épaule gauche. "J'ai mal au bras" lance-t-il au retour dans
son coin.
Durant les rounds suivants, le français en est réduit
à se défendre avec son seul bras droit. Il se
protège et inquiète plusieurs fois La Motta.
La
douleur devient insupportable et l'empêche d'utiliser son bras
gauche. Son coin, notamment son frère Armand essaie de le
raisonner : "Marcel, il faut arrêter ! ". Cerdan refuse "Si vous
m'arrêtez, je me tue !". Ecrasé par la douleur, il
n'arrive même plus à lever la garde. Le duel devient
disproportionné. Amoindri Cerdan résiste au courage, mais
ne peut contenir toute la fougue du Taureau.
Le français est désormais une cible facile. A l'appel du
10ème round, Burston interpelle l'arbitre Johnny Weber qui
appelle le médecin puis enregistre l'abandon. Marcel vient de
perdre son titre.
Les journalistes américains ne sont pas dupes. Jimmy Cannon
analyse "Si le menton de La Motta n'était pas de bronze, Cerdan
aurait conservé sa ceinture. Celle-ci a changé de mains,
justement parce que celui qui la détenait n'en avait qu'une".
La valse des "On dit"
Un moment sous le choc, la France recherchera les causes d'une telle
faillite. Beaucoup de sottises seront écrites : les managers de
Cerdan auraient accepté de le placer dans des conditions
difficiles pour aboutir à une revanche fructueuse ; les
sparrings avaient été soudoyés pour broyer son
épaule ; son agent américain avait des liens avec la
mafia ; Cerdan lui-même aurait peut être accepté un
deal...
La vérité est une chose fragile, chacun croit souvent la
posséder. Mais tout cela reste sans fondement. Marcel ne
mangeait pas de ce pain là, lui et son frère Armand
n'auraient jamais accepté ce genre de manipulations.
La fureur de revanche
Cerdan ne pense qu'à "sa" revanche. La date est fixée au 28 septembre au Madison Square Garden.
Avec un moral de fer et une motivation retrouvée, il est dans
une forme éblouissante. Un dernier examen donne le feu vert sur
son ancienne blessure. Mais, quatre jours avant la date fatidique,
Burston apprend à Cerdan que La Motta a arrêté son
entraînement et demande une annulation pour une douleur à
l'épaule droite.
Blessure réelle, ou mensonge ? Personne sauf
l'intéressé ne saura jamais la vérité mais
La Motta ne semble pas au poids.
Le match est reporté, Cerdan, qui ne vivait depuis deux mois que
pour cette revanche, est touché moralement par ce forfait. Il
ressent à nouveau un fort sentiment d'injustice et
déçu revient en France.
Une fin tragique
La
Motta rétabli, la revanche est signée pour le 2
décembre 1949. Pressé de partir pour New York où
Piaf lui a demandé de la rejoindre, Cerdan est surtout impatient
de rejoindre "son" titre. Le jeudi 27 octobre, en compagnie de Jo
Longman et Paul Genser, il s'envole pour les Etats-Unis mais l'appareil
s'écrasera sur les pentes du Mont Redonto à 7
kilomètres de Santa Maria.
Il n'y aura aucun survivant. Un drame que toute la France ressentira comme le décès d'un proche.
Le corps de Cerdan reviendra à Casablanca le 2 novembre. Une
légion d'honneur posthume lui sera décernée. La
légende du plus grand boxeur que la France n'ait jamais connu ne
périra jamais. Il livra 123 combats pour seulement 4
défaites.
Deux
mois après le tragique accident des Açores, Villemain
battra La Motta. Ce dernier défendra son titre mondial à
deux reprises face à Tibério Mitri et au Français
Laurent Dauthuille qu'il abattra à 13 secondes de la fin, alors
qu'il était mené aux points.
Son éternel rival, Ray Robinson, lui arrachera le titre en
février 1951. La vie de La Motta inspirera le plus grand chef
d'œuvre cinématographique sur la boxe, "Raging Bull" de
Martin Scorcèse.
Sebastien Boniface
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