Dempsey - Carpentier.




Il y a 85 ans, Dempsey - Carpentier.
 

04/08/06

En 2 juillet, 85 ans avant la fabuleuse épopée footballistique de nos Bleus et de leur capitaine Zinedine Zidane, un français culminait déjà au sommet du sport lors d’un événement planétaire : le championnat du monde des poids Lourds. Son nom : Georges Carpentier, le puncheur artiste opposé à l’ "assommeur du Manassa", Jack Dempsey. Le premier authentique combat du siècle !


Le Gentleman à L’orchidée.

Né en janvier 1894, Georges Carpentier, "petit diablotin" des rues Lensoises, fils d’un malteur de bière, rencontre dès l’âge de 10 ans, François Descamps, gérant d’une société sportive. Ce dernier, témoin d’une bagarre opposant le natif de Liévin-les-Lens à un camarade, l'invite à sa salle avec insistance. Si lors des premiers mois, la nouvelle recrue préfère les agrès et l’acrobatie, très vite, le gosse s’essaie à l’art du pied poing. Doué, surdoué même, sa souplesse, sa vitesse et son agilité semblent des dons du ciel. A 12 ans, le petit ch'ti remporte le titre européen de savate en Mouches. Il livre pourtant quelques mois plus tard, son premier combat professionnel en anglaise. Au cirque de Paris, à 16 ans il décroche la ceinture nationale des Welters. Plus rien ne peut arrêter son ascension. D’octobre 1911 à juin 1913, il se pare de quatre couronnes européennes (des mi-moyens aux Lourds !). Avide de défis, il les relève tous, même les plus risqués tels face aux coriaces Joe Jeannette, Billy Papke ou Frank Klaus. En décembre 1913, 73 secondes lui suffisent pour pulvériser sur ses terres, la terreur britannique Billy « Bombardier » Wells. L’Herald Tribune le qualifie alors « d’homme le plus dangereux sans arme ! ». A 19 ans, l’Europe lui appartient. Le monde s’offre à lui…


Malheureusement, le premier conflit mondial éclate. Carpentiers’engage dans l’aviation. Décoré de la croix de guerre, le nordiste ne retrouve les rings qu’en février 1917. Le 12 octobre 1920 à Jersey City, il devient à 26 ans, le premier français détenteur d’une ceinture mondiale (celle des mi-lourds, en corrigeant en quatre rounds, Battling Levisky). Ses qualités pugilistiques et son élégance (sur et en dehors des rings) séduisent tous les publics, y compris les têtes couronnées… Convié à leur cour par tous les monarques d’Europe, l’ "homme à l’orchidée" respire la noblesse supérieure de l’art pugilistique. L’Angleterre vénère sa classe, la France idolâtre son courage … l’Amérique respecte sa foudre. Un seul titre manque à son palmarès : le plus fou et le plus prestigieux. Le titre mondial des Lourds. Depuis des mois, le tricolore ne pense qu’à cette ceinture détenue par l’impressionnant Jack Dempsey. Le public rêve de ce chalenge… Le 25 novembre 1920 au Claridge Hôtel de New York, le fantasme devient réalité. L’immense promoteur Tex Rickard pose entre les deux hommes pour la signature du contrat. Le choc franco-américain est fixé au 2 juillet 1921 à New Jersey City.


Le premier combat du siècle !

Face aux Gratte-ciel de Manathan, en deux mois, le matchmaker new-yorkais fait construire une colossale arène octogonale en bois «The Boyle’ Thirty Acres », à la dimension de l’événement (210 mètres de diamètre et d’une capacité de plus de 91 milles places !) Depuis l’annonce du sommet, l’effervescence en France bat à plein régime. Le 20 mai, Carpentieret sa "suite" s’embarque au Havre sur le transatlantique Savoie. Descamps, Charles Ledoux, Gus Wilson, Battling Marco (promu cuisinier) et l’indispensable Paul Journée sont excités tels des aventuriers du nouveau monde. La bande s’installe à Manhasset à 40 kilomètres de N.Y.


 



A Paris, toutes les discussions évoquent l’affrontement. Quatre ans après la guerre, le patriotisme et une certaine prolongation de l’héroïsme nourrissent l’enthousiasme du public français persuadé de la victoire de son " beau" Georges… Gêné par l’importance qu’a pris ce duel pour des millions de ses compatriotes, Carpentierrelativise « il ne s’agit que de sport !». Pour échapper à cette hystérie collective, son camp d’entraînement reste totalement hermétique à toute visite. Joe Gans et son ex-vainqueur, le terrible, Joe Jeannette relient Paul Journée aux tâches de sparring… Le combat est signé "sans décision". Pour décrocher le suprême graal, Carpentierdoit stopper le tenant. En cas de décision, le combat n’aura pas de vainqueur par pointage. Le Français qui a laissé Georgette et sa petite fille à Paris, n’a en tête qu’un objectif : mettre KO le "Colosse du Manassa".


The "Manassa Mauler"

Pour cela, il a visionné les films des combats de l’américain : « Dempsey est un roc, un excellent pugiliste qui ne manque ni de précision, ni de rapidité d’exécution. Bien loin de la brute primaire que la presse aime tant à décrire...». Pourtant avec son masque bourru et ses allures d’ours, le roi des Lourds ne dégage aucune sympathie. Diverses rumeurs ternissent sa réputation : celle des boulons d’acier dissimilés dans ses gants lors de la correction infligée à Jesse Willard… ou encore celle amère de ses compatriotes de retour des champs de bataille, qui lui tiennent rigueur (contrairement au Français), d'avoir échapper à son devoir de guerre…

Né en juin 1895 dans la Colorado, neuvième enfant de pauvres fermiers mormons, William Harrison Dempsey tient son rude visage aux pommettes bridées du métissage de sang irlandais (par son père) et d’indienne cherokee (par sa mère)… Quittant le domicile familial à 10 ans, sa jeunesse sera bercée d’une épouvantable âpreté. Tour à tour vagabond, terrassier ou mineurs, sa musculature herculéenne le conduit à s’essayer au rôle de videur de saloons… Pour quelques dollars supplémentaires, il accepte la fonction de sparring-partner dans les salles de Salk Lake City. Un jour, un vieil homme aux yeux clairs assiste à l’une de ces séances au cours desquelles, le jeune homme connaît tant de mal à ne pas transgresser la règle de la passivité. Un ticket pour San Francisco et une invitation l’attentent à son casier. « Venez me rejoindre, je ferai de vous un champion ! » Signé Jack "Doc" Kearns. De son vrai nom, John Léo Mac Kierman, cet imminent entraîneur a perçu l’incroyable potentiel du combattant au "visage sioux"… Par admiration au welters Jack "No pareil" Dempsey, William mute de prénom. L'unique défaite par KO (devant Jim Flynn) de sa carrière en février 1917, lors du 1er round, ne fait pas changer d'avis le " Doc " sur ce garçon à l'envergure de deux mètres. Les faits suivants lui donnent raison.

En deux ans, il expédie tous ses rivaux : Fred Fulton et Carl Morris sont assommés en 18 et 14 secondes. En février 1918, il rend sa monnaie à "Fireman" Flynn (KO 1er). 11 jours plus tard, Bill Brennan subit à son tour sa loi en 6 rounds. Il soumet ensuite Billy Miske, Jack Moran, et Battling Levinsky… La route du titre s’ouvre à lui. Le 4 juillet 1919 à Toledo, son opposition face au champion, Jesse Willard, le géant (tombeur de Jack Johnson) qui pèse 26 kilos de plus que lui, semble déséquilibrée. Pourtant le boxeur du Kansas sera pulvérisé, envoyé au tapis 7 fois lors du round initial. Sauvé par le gong, le champion endurera la pire correction jamais vu sur un ring. A l'appel de la 3ème reprise, son coin jette l'éponge. L'expertise médicale est terrible : Willard a perdu cinq dents, sa mâchoire est casée, son nez fracturé ainsi que deux côtes et il sera sourd à vie de son oreille gauche…Terrifiant ! telles les deux défenses suivantes (remportées par KO) sur Billy Maske et Bill Brennan.


La belle espérance.

Face à Carpentier, toute l’Amérique enfin (!) reconnaît Dempsey comme sien. Jouissant de cet élan, contrairement au Frenchy, Jack Dempsey se prépare à Altlantic City dans un camp ouvert au public qui ressemble plus à une kermesse qu’à un lieu de travail.

Comme lors de tous ses précédents défis face à des combattants plus lourds et plus grands que lui, Carpentierpossède un plan. Sa faiblesse réside bien évidement en son poids et son déficit de puissance (il rend à Dempsey 6 cm et surtout prés de 7 kilos ; 1 m 85 pour 85,730 Kg contre 1 m 79 pour 79,180 Kg). Bagarreur aux épaules d’équarisseur et à l’extraordinaire allonge, l'américain va se jeter sur lui dès les premieres minutes. Les feintes et les contres, art dont le français est devenu le maître, la mobilité et le punch seront les clés de son exploit…



Deux jours avant le rendez-vous, Georges découvre le ring. Il est petit. Est-ce un effet d’optique en rapport aux gradins qui l'entourent ? Descamps mesure scrupuleusement : 4 m 97 sur 6 m 12 … juste les limites minimales… Sacrés américains ! Le manager Lensois avait tenté de notifier son souhait sur le contrat, mais un accord verbal lui assurait le respect de sa volonté en la matière. Cet espace réduit favorise bien sûr la multiplication des corps à corps... et nuira à la mobilité du français… En outre, les gants ne seront que des 6 onces (28 grammes 350). La puissance de frappe du champion sera également avantagée… Mais impossible de renoncer, si Dempsey a reçu 300 milles dollars, Carpentieren a perçu 200 milles (soit 2,4 Millions en francs or. Ce qui correspond environ à 6 millions d’euros de nos jours). De toute façon, la victoire ne tiendra pas à quelques centaines de centimètres ou de grammes...

It’s time !

Le grand jour est arrivé. Une passion collective embrase la France comme on a rarement connu auparavant. Tous les quotidiens consacrent leurs Unes au "combat du siècle". Aux balcons, dans les rues, tout Paris sera têtes en l’air en quête de nouvelles… A Villacoublay, des avions se tiennent prêts à prendre leur vol : Fumée rouge, Carpentierest vainqueur. Fumée Blanche, il est défait… Dès 9 heures du matin, malgré un orage matinal qui ne réduit pas la chaleur suffocante, les portes de l’arène sont ouvertes. Pour ne pas user trop d’influx, Carpentierquitte Manhasset à une heure de l’après midi… Tel un chef d’état, une voiture escortée par 6 agents lui ouvre les avenues jusqu'au stade. 80 183 spectateurs payants (dont 10 milles femmes, 570 journalistes et 4 reporters français) ont pris place. Henry Ford, Charlie Chaplin, Douglas Fairbanks mais aussi Jim Corbett, Jim Jeffries et Jesse Willard occupent les premiers rangs. La recette aux guichets s’affole : prés de 1,8 millions de dollars ! Aucun événement sportif n’a jamais généré autant d'argent. Le combat est retransmis en direct à la radio à travers tous les Etats-Unis … Un certain Gene Tunney assure l’hors d’œuvre en encadrement… A 18 heures, on frappe à la porte du vestiaire tricolore : « It’s Time ! ». Au milieu de la mer humaine surchauffée, bruissant de milles cris, Georges Carpentiermarche vers le carré blanc. Entouré de Descamps et de ses fidèles, il parait terriblement seul à quelques minutes de braver la force massive du souverain des Lourds. Dempsey appliquant un vieux truc, se fait attendre. Acclamé par son public, il enjambe enfin les cordes à son tour. Les préparatifs (mise de gants et hymnes) durent 25 longues minutes. Mais la palpable électricité ne se dissipe pas. Lors de la poignée de main, Dempsey également en short blanc, ne soutient pas le regard du challenger…


Soudain, la foudre…

Première reprise : buste en arrière, mâchoire dissimulée et garde serrée, Jack Dempsey semble prudent. Plus actif, Georges n’a pas le choix. Il doit prendre l’initiative. Il pique avec son bras avant. Incontestablement, l’américain sous les conseils de Kearns, se méfie de la foudre du Frenchy. Face à son allonge, la distance est difficile à trouver, mais la mobilité du parisien fait merveille. Au second round, Dempsey lance sa chasse. Il s’approche pour user de sa force et placer ses terrifiants crochets. Mais grâce à son sens de l’anticipation, Georges esquive et contre. Sur une attaque de l’américain, il contre d'une splendide droite : Dempsey vacille ! Descamps bondit : « Il y est ! »... Les yeux révulsés, le champion recule un instant. La fameuse droite du français est arrivée pleine face, manquant de peu le menton. Pommette en sang, le tenant du titre l'empêche d’enchaîner par des accrochages… Malheureusement, le pouce droit du français s’est fracturé sur l’impact… Sa meilleure arme n’est plus opérationnelle, comment abréger les débats ? L' "impossible" mission se complique …


Démolit …

Au début du 3ème acte, Georges use de son art des déplacements (espérant que sa douleur s’estompe…). Il multiplie les gauches pour imposer le respect. Mais le pressing de l'américain, qui coupe parfaitement la distance, s’intensifie. Au fil des secondes, sa puissance et son travail au corps démolissent la résistance du mi–lourds Parisien. La différence de poids et de vélocité apparaît presque "inhumaine". Eprouvé, Carpentierretrouve son coin telle une acalmie. Descamps le fixe en quête de confidences. Mais avec panache, sans un mot, Georges retourne au "charbon". L’entreprise de démolition de l’ "assommeur du Manassa" croît encore… Acculé dans les cordes, martelé sous tous les angles, Georges rompt et finit par glisser, genou à terre. Lucide, il se relève au compte de 9. Quelques secondes plus tard, un massif crochet gauche le percute plein cœur. Projeté au sol, le français est fauché… KO ! Jack Dempsey conserve sa ceinture et vient fraternellement relever sa victime…


 



Pleurs et hommages.

Battu, Carpentierdescend du ring, applaudit par la foule américaine. D’immenses panneaux lumineux, place de la concorde et de l’opéra où des milliers de personnes se sont rassemblés, annoncent la funeste nouvelle : « Carpentiermis KO au 4ème »… La folle espérance se brise. La pudeur remplace la démesure de l’exaltation… Si la France pleure de tristesse, son champion est encensé outre-atlantique. Le N.Y. Tribune ponctue son reportage : « Du point de vue boxe, Carpentierétait infiniment supérieur. Un professeur d’une intelligence telle que son corps obéit avec vivacité et élégance à sa volonté … Seule la puissance a décidé de l’issue de la bataille… ». Dempsey lui-même renforce dans son interview : « Carpentierm’a touché au second. J’ai été un moment foudroyé, mais j’ai eût de la chance qu’il n’a pu doubler sa droite. Je n’ai jamais rencontré un boxeur aussi scientifique. La moindre faute face à lui se paie cash. Heureusement, je n’en ai pas commis de fatale… ».

Accueilli en Héros le 23 juillet à la gare Saint-Lazare, La France oubliera sa déception … pardonnant tout à son champion.


Sebastien Boniface

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Dernière mise à jour de cette page le 09/05/2008

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